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Eco enquête · L'INDUSTRIE DE L'ILLUSION

ZCM et LKY : derrière les promesses de gains, le scénario d'une escroquerie organisée (Partie1)

Des utilisateurs ivoiriens disent ne plus pouvoir retirer leur argent des plateformes ZCM et LKY. Un « prêt » avait doublé les soldes affichés, puis, peu après, les administrateurs ont exigé de nouve les recharges pour débloquer les fonds. Tout cela ressemble à une escroquerie financière de type Ponzi : un système qui paie les anciens avec l'argent des nouveaux, faute de vrais bénéfices.

Par DEKOS BADAUD · · Lecture 10 min
ZCM LKY

Le 3 septembre, un souscripteur ivoirien, appelé ici Karim pour protéger son identité, a versé l'équivalent de 1 000 dollars pour tenter de débloquer son compte LKY. Sur son écran, plusieurs milliers de dollars apparaissaient comme disponibles. L'application montrait des bénéfices, des opérations de trading, un solde en hausse.

« On me disait que c'était la dernière étape, que le paiement était garanti. J'ai emprunté pour réunir la somme. Depuis, mon retrait reste bloqué », raconte-t-il. Comme d'autres victimes présumées, il fait face à un écran où la richesse semble exister, mais où l'argent réellement versé reste inaccessible.

Un mécanisme en plusieurs étapes

Les informations recueillies auprès des utilisateurs et les captures de conversations consacrées à ZCM et LKY dessinent la phase terminale d'une arnaque de type Ponzi, adaptée aux outils numériques. Dans ce genre de système, les gains affichés ne viennent pas forcément d'une activité économique réelle. Les premiers paiements peuvent être financés par les dépôts des nouveaux arrivants, jusqu'à ce que les demandes de retrait dépassent les entrées d'argent. Le procédé observé autour de ZCM et LKY s'est déroulé en plusieurs temps.

La méthode, il faut le reconnaître, avait de quoi rassurer. Pas seulement par les promesses de gains. Mais aussi par le temps qu'un certain Anthony consacrait, plusieurs fois par jour et pendant de longues minutes, à entretenir les souscripteurs des deux plateformes. Il n'a d'ailleurs cessé ces mises en scène, dont le but est visiblement de faire vivre l'illusion d'une richesse imminente. Les échanges passent par une autre plateforme, Bonchat, où sont hébergés plusieurs groupes dont certains servent uniquement à amplifier les messages d'Anthony et d'Anita, son binôme. En maître de conférences, Anthony dispense des cours de trading, et surtout de motivation. Objectif : convaincre les membres présents de cette « possibilité réelle de changer de vie », et qu'en retour ils aillent chercher « des amis, des collègues ou des membres de leur famille ». Les échanges sont écrits, les promesses toujours alléchantes.

Même maintenant que la plupart des souscripteurs crient à l'arnaque, Anthony ne manque pas d'arguments pour vanter la réussite de ZCM et LKY. Il appelle à la sérénité et à la patience. Anita, elle, publie des récapitulatifs de paiement à des bénéficiaires, sans convaincre. Toutes leurs publications irritent désormais plus qu'elles ne rassurent. Anthony multiplie les appels à de nouveaux investissements, mais les souscripteurs réclament le paiement de ce qui leur est dû. Ils sont pris comme dans une cage dont Anthony détient la clé : il l'ouvre ou la ferme selon que le ton des revendications lui plaît ou non. Le duo Anthony-Anita fonctionne comme les personnages d'un film d'arnaqueurs, aux profils parfaits.

L'appât du « faux prêt » et le gel des retraits

Début août, les comptes de plusieurs membres ont été crédités artificiellement. Tous ont vu leur solde doubler après un prétendu prêt, présenté par Anthony et Anita comme un avantage exceptionnel accordé par la plateforme.

L'effet psychologique a été puissant. Des membres jusque-là prudents se sont retrouvés avec un solde affiché bien supérieur à leurs dépôts initiaux. Cette augmentation virtuelle donnait l'impression que le système marchait et que les rendements étaient considérables.

Mais, comme le rappellent souvent les spécialistes des plateformes de crypto monnaie, « un solde affiché dans une application ne prouve pas qu'un retrait est possible. C'est une donnée enregistrée dans une base informatique, que l'administrateur du service peut modifier ». Sans relevé bancaire indépendant, sans preuve d'une transaction de marché, sans possibilité effective de retrait, les chiffres présentés restent invérifiables.

« Dans une arnaque aux frais de sortie, le gonflement du solde sert précisément à rendre les demandes suivantes plus rentables pour les opérateurs. Plus le montant affiché est élevé, plus la recharge exigée peut l'être aussi », explique un banquier qui a demandé l'anonymat.

Pour confirmer cette stratégie des « frais de sortie », ZCM et LKY ont suspendu les retraits entre le 10 et le 31 août, en invoquant la sécurisation de 2 milliards USD prêtés aux membres, selon Anthony et Anita.

Curieuse coïncidence : à la même date, selon RFI, « une plateforme de ce genre, nommée McGivern », a fermé le lundi 10 août, après un communiqué de la Banque centrale de Guinée rappelant que « les monnaies virtuelles ne constituent pas des monnaies légales en Guinée » et qu'elle ne les garantit donc pas. Dès cette annonce, McGivern a fermé et ses investisseurs ne peuvent plus retirer leur argent, estimé à « plusieurs centaines ou milliers d'euros », toujours selon RFI.

Faut-il y voir un lien avec la suspension des retraits, à la même période, pour les souscripteurs de LKY et ZCM en Côte d'Ivoire ? La question se pose d'autant plus que ces plateformes ont des souscripteurs dans plusieurs pays d'Afrique francophone, dont la Guinée. Pendant ce temps, les membres restent incités à recruter ou à garder leurs fonds. Objectif présumé : maintenir la confiance assez longtemps pour obtenir de nouveaux dépôts.

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La barrière des 1 000 dollars

Pendant la suspension, du 10 au 31 août, les investisseurs de ZCM-LKY attendaient impatiemment la réouverture des transactions. Désillusion : le 1er septembre, au moment d'espérer pouvoir retirer, ils apprennent que pour des raisons de maintenance, d'audit ou de vérification de supposés comptes infiltrés, ils doivent d'abord recharger leur compte de 1 000 USD. Cela permettrait aux autorités de régulation d'authentifier les comptes rechargés, et alors seulement les prêts accordés seraient retirés, leur donnant accès à leurs fonds. Scénario parfait de l'escroquerie numérique ?

Les spécialistes des plateformes de trading sont formels : « ce type de justification est fréquent dans les escroqueries numériques. Il permet de gagner du temps, de calmer les utilisateurs et de préparer une nouvelle condition financière. Les groupes de discussion deviennent alors des espaces de gestion de crise : les responsables demandent de patienter, promettent une réouverture prochaine et accusent parfois les utilisateurs impatients de nuire au fonctionnement de la plateforme », précise un spécialiste qui semble bien connaître l'environnement de la crypto-monnaie ivoirien.

Cette condition de 1 000 dollars imposée aux utilisateurs de ZCM et LKY pour débloquer les retraits a fonctionné comme une preuve apparente de sérieux. Quelques membres qui s'y sont pliés ont réussi à retirer entre 1 350 et 1 800 dollars. Mais l'expert est catégorique : « Ces paiements, s'ils sont confirmés, ne démontrent pas que la plateforme exerce une activité légitime. Dans un système frauduleux, une minorité peut être payée pour entretenir la confiance et inciter la majorité à verser davantage. Les bénéficiaires deviennent alors des relais involontaires ou intéressés du dispositif ». Exactement ce qui se passe avec ZCM et LKY. Sur Bonchat, les témoignages (« j'ai été payé », « le système fonctionne ») rassurent les hésitants. Pendant ce temps, ceux qui n'arrivent pas à retirer sont parfois accusés d'avoir mal suivi la procédure ou de diffuser de fausses informations.

« Cette logique d'amorçage est bien connue : quelques paiements visibles peuvent convaincre un nombre plus important de personnes d'effectuer une recharge ». Ce fut le cas dès le 1er septembre. Et le résultat prévisible est arrivé : non seulement le mécanisme de retrait normal n'a pas repris, mais une nouvelle recharge de 20 % des soldes est désormais exigée pour ceux qui s'impatientent. En échange, on leur promet l'ouverture d'un « guichet VIP » pour effectuer leurs transactions, limitées à 3 % du solde.

Depuis, les contestations se multiplient sur Bonchat. Pour la plupart des intervenants, cette nouvelle exigence est un signal préoccupant. Anthony a beau la présenter comme facultative, il ne convainc pas : la procédure initiale de retrait a pratiquement cessé de fonctionner. « Contrairement à ce que dit Anthony, sa nouvelle proposition transforme le retrait en une nouvelle obligation de paiement », s'indigne un membre. L'utilisateur ne récupère pas son argent : il doit d'abord envoyer une somme supplémentaire, en échange d'une promesse de remboursement progressif. Dans le langage des enquêtes sur les fraudes financières, on appelle cela une « arnaque aux frais de sortie » ou un « piège à la recharge ».

Dans une situation pareille, le risque devient évident : « rien ne garantit qu'après le versement des 20 %, les retraits seront effectivement exécutés. Une nouvelle taxe, un nouveau contrôle ou une nouvelle recharge peuvent être exigés. Le système peut ainsi se prolonger jusqu'à l'épuisement financier des victimes ou jusqu'à la fermeture du site », avertit un expert en crypto-monnaie.

 Les rouages d’un écosystème à haut risque

La promesse de s’enrichir vite revient en force sur les réseaux sociaux. Elle prend la forme de vidéos courtes, de groupes privés, de témoignages de réussite et de revenus dits « automatisés ». Le monde des crypto-monnaies et du trading en ligne se vend comme un raccourci vers l’indépendance financière. Derrière les interfaces soignées et les grands discours sur la liberté économique, il y a pourtant une véritable industrie de l’influence. Ses victimes perdent leurs économies, et certaines contractent des dettes pour continuer à miser.

Le marché des crypto-monnaies s’appuie en général sur deux catégories de plateformes. Les premières revendiquent une existence légale, ce qui ne les protège pas du risque de perte.  Les secondes sont des sites frauduleux ou des clones. Ils usurpent l’identité de marques connues et copient l’apparence de vraies interfaces de trading, jusqu’au logo et à la charte graphique.

Dans un cas comme dans l’autre, les chiffres affichés à l’écran ne correspondent pas forcément à des opérations réelles. Un compte peut sembler grimper en quelques jours alors que les sommes déposées partent vers des comptes contrôlés par les escrocs. La technologie sert alors de décor avec les graphiques animés, les tableaux de performance brandis sans compter les notifications de gains. Pour couronner ces faux décors, des conseillers fictifs sont au bout du fil ou dans une messagerie et l’utilisateur a l’impression de suivre une activité financière professionnelle, alors qu’il regarde une mise en scène.

D’où ce conseil des sachants : vérifier le statut de l’intermédiaire auprès des autorités compétentes. En France, par exemple, l’AMF (Autorité des marchés financiers) tient des listes et des registres des prestataires autorisés ou enregistrés. Au Québec, l’Autorité des marchés financiers publie elle aussi des informations sur les plateformes et les fraudes liées aux crypto-actifs. En Côte d’Ivoire, c’est l’ARTCI qui joue ce rôle. Une présence sur un moteur de recherche, une page professionnelle ou un groupe Telegram ne prouve rien. N’importe qui peut acheter un nom de domaine et ouvrir un canal de discussion en un instant.

Le modèle économique des plateformes ZCM et LKY repose sur la rémunération par affiliation. Un utilisateur touche une commission quand une personne de son entourage ouvre un compte et dépose de l’argent. Le discours d’accompagnement fait alors du simple utilisateur un apporteur d’affaires, sans que ce rôle commercial soit toujours annoncé clairement. Beaucoup découvrent trop tard qu’ils ne faisaient pas seulement un placement : ils recrutaient.

Aujourd’hui, alors que ZCM et LKY traversent une mauvaise passe, la communauté de leurs utilisateurs se remplit de reproches et de regrets. Des relations bâties sur la confiance mutuelle se défont. Entre ceux qui ont entraîné des proches et ceux qui les ont suivis, les liens ne résistent pas toujours à la perte.